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Trois heures du matin, réveil en sursaut. Encore une nuit grise. Préfiguration d’une journée difficile qui débutera par un demi-sommeil cafardeux, dans une aurore balbutiante, dont les minutes s’étirent lentement entre les crachotements de la radio, le chant des oiseaux et le passage des premiers camions de livraison, au coin de la rue.

Autre lieu, autre décor. Finis les champs à perte de vue. Maintenant ce sont plutôt des villes moyennes et des zones industrielles. Des usines chimiques qui vous enveloppent dans leur nuage de pollution.

C’est l’occasion d’approfondir davantage des problématiques comme le risque chimique et l’hygiène-sécurité en général. Car la vétusté des installations renforce les périls liés à la nature des activités exercées, en un cercle vicieux où, malheureusement, certains laisseront leur vie : là, les voies de circulation en hauteur s’effondrent au cours d’une opération de maintenance ; ailleurs, les transformations erratiques d’une machine, sur une période de 30 ou 40 ans, provoquent des failles de sécurité.

Au plan épistémologique, la force de l’inspecteur du travail réside dans l’éclectisme de son savoir. Le fait, justement, de n’être spécialisé en rien, associé à une nécessaire curiosité, permet d’épouser au plus près la plasticité du droit. Les rapports de vérification et les expertises extérieures alimentent nos enquêtes, tout comme le droit se nourrit des savoirs spécialisés.

J’ai beau mobiliser des outils juridiques comme la mise en demeure du Directeur Régional ou (très exceptionnellement) le référé civil pour essayer de définir des mesures de prévention au cas par cas, j’ai toujours une longueur de retard et l’accident grave fait malheureusement partie du paysage. Les enquêtes sont intellectuellement et humainement passionnantes mais, quelles que soient leurs enseignements pour l’avenir, elles interviennent par définition après le drame. 

A ces divers aspects – qui n’ont rien d’accessoire dans le flux de mes pensées  – s’ajoute tout le poids du quotidien, évoqué dans mon précédent billet, un quotidien parfois vain dans ses tentatives pour répondre aux préoccupations des salariés, avec ses permanences hebdomadaires à assurer, ses contrôles de « routine », les demandes d’autorisation de licenciement à traiter et enfin les recours incessants auxquels il fallait répondre, véritable fardeau de ces années de service grâce auquel j’ai tellement appris.

Alors si la ligne de partage est étroite entre, d’un côté, l’épanouissement associé au caractère protéiforme du métier et au sentiment d’être utile et, de l’autre, la frustration – voire l’épuisement – que génère l’éparpillement des tâches et des préoccupations sur fond d’impuissance à agir, si la souffrance des usagers peut quelque fois générer un « effet miroir » où certains collègues ont été pris au piège, l’abîme reste avant tout de l’autre côté.

Yes, work is hell !

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