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Dès la sortie de la ville, ce sont des champs qui s’étendent à perte de vue. Immensité plate et monotone à peine troublée par la traversée d’un village lugubre tous les 20 à 30 kilomètres. En général, on y rencontre une poignée d’habitants neurasthéniques, égarés à mi-chemin entre la boulangerie et le bistrot. Vous jetez un coup d’œil hâtif et, déjà, la route reprend ses droits.

Des champs qui s’étendent à perte de vue. Immensité plate et monotone au bout de laquelle apparaît – enfin ! – une ville digne de ce nom.

C’est là que pour moi la vie a commencé, dans ces petites agglomérations aux abords desquelles s’étalent quelques « grosses » entreprises. Des PME en grande majorité, rattachées de préférence à des secteurs sinistrés comme la sidérurgie ou la sous-traitance automobile, mais qui, malgré trois ou quatre plans sociaux, dépassent encore le seuil fatidique de 50 salariés, utilisé comme clé de répartition entre inspecteurs et contrôleurs du travail (1).

C’est donc là que ma vie d’inspecteur du travail a commencé.

Le plus dur est d’avoir en permanence l’impression d’être sous les feux de la rampe. Premier contrôle, première permanence, premier CHSCT : à chaque fois les regards convergent sur vous, vous êtes sur le qui-vive, sous tension le plus souvent, animé par la croyance naïve qu’à chaque moment quelque chose de capital va se jouer.

Au-delà de la technicité du droit social, au-delà des incertitudes liées aux évolutions permanentes d’une norme devenue difficile à saisir, ce qui vous accable ce sont les attentes des usagers sur fond de désespérance sociale. Le salarié qui, quelques jours après votre prise de fonctions, se plaint de discrimination, celui qui vous envoie une lettre recommandée tous les jours, ceux qui cherchent désespérément à éviter la perte de leur emploi, le syndicaliste qui stigmatise votre inaction supposée, la salariée qui ne comprend pas que vous n’ayez pas donné suite à sa plainte … Mais aussi l’employeur harassé par les mauvaises nouvelles qu’il vient vous annoncer, le DRH en difficulté, celui qui vous en veut pour la procédure que vous avez engagée, le Procureur qui promet, promet, promet … sans rien faire, vous renvoyant d’une formule sèche à votre huis clos asphyxiant avec les salariés et leurs représentants.

Tout ça, vous vous le prenez dans la figure, jour après jour, semaine après semaine. La solitude, à mon sens inhérente au métier – la plupart du temps, on reçoit seul les usagers, on enquête seul et on contrôle seul – est encore renforcée dans un département où les agents de contrôle sont peu nombreux, sans même parler de la pression hiérarchique, inversement proportionnelle. Car, non content de vous expliquer avec les usagers et de répondre aux (nombreux) recours, vous devez aussi vous justifier auprès de votre hiérarchie, tantôt pour rappeler la règle de droit, tantôt pour produire divers statistiques, notes ou rapports administratifs.

Alors vous bossez, alors vous trimez, le matin en contrôle, l’après-midi en enquête et le soir plongé dans la littérature juridique.

A suivre: « work is hell ! »

(1) Selon un usage communément appliqué dans les services, les inspecteurs du travail contrôlent les entreprises de plus de 50 salariés et les contrôleurs celles de moins de 50 salariés. 

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