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Il s’agit sans doute d’une de mes pires affaires. Peut-être même la pire. La plus compliquée techniquement. La plus coûteuse en temps et en énergie. Également celle où j’ai été le plus seul.

 Au bout de sept mois, je remets enfin mon rapport. Les dossiers se succèdent et je continue à jouer les saltimbanques comme je le fais depuis des années. Répondre aux sollicitations, enchaîner les contrôles, enquêter, encore et encore, patiemment, laborieusement, ardemment, avec le désir d’apporter un peu de cohérence et d’humanité dans un univers construit par et pour les enjeux économiques, auquel les rapports de force se mêlent aussi inexorablement que l’écume à la surface de la mer. Les lois et la rigueur juridique comme antidotes face à l’absurde.

Une première année passe, puis une deuxième. Une troisième, enfin. Ma vie n’est plus la même. D’autres entreprises à contrôler, d’autres collègues, toujours ce même élan au fond de moi. Cette petite flamme qui me dit de continuer envers et contre tout. Et tous ces écrits que je dissémine, long fil d’Ariane qui mène aux rapports et procès-verbaux hérités du passé.

Trois années, donc, me séparent de cet accident. Mes yeux glissent sur la convocation que le Parquet a cru devoir m’adresser. Je revois l’usine funeste où est mort ce jeune intérimaire. Fumées noires qui s’échappent des fours comme un appel de détresse. Les minutes d’agonie aussi longues que l’éternité.

Il est mort coincé contre la paroi de la cabine qui lui servait de poste de conduite, le visage tout contre la pièce, haute de plus de deux mètres, qui lui comprimait le thorax, avec une pression telle qu’il ne pouvait plus respirer. Il est mort seul, sans que l’on sache ce qu’il faisait là, à l’extérieur de la cabine de conduite.

Égoïstement, j’aurais voulu que l’audience se déroule sans moi. Combien d’échappées solitaires sur l’autoroute ? Combien d’aller-retours, combien de journées englouties dans l’indifférence générale ? Cet accident me résistait. Mes analyses juridiques étaient un filet aux mailles trop larges. Resserrer au maximum mes raisonnements, réduire la part d’incertitude : telle est la tâche à laquelle je me suis attelé tout au long de ces heures d’enquête puis d’écriture fébrile, le jour se fondant dans la nuit et la nuit dans le jour, en une interminable zone de demie-vie où les événements extérieurs surnagent comme des ectoplasmes aussitôt oubliés. Bien plus tard, il y eût quelques échanges écrits avec le juge d’instruction et puis, enfin, cet avis d’audience doublé d’une convocation. Alors oui, sur le moment, j’ai estimé que le job avait été fait et que j’avais assez donné.

A suivre ….

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