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A l’époque,  la souffrance au travail ne faisait pas encore la une des journaux, il n’y avait pas d’affaire France Télécom et, si on parlait déjà de harcèlement moral, l’expression « risques psycho-sociaux » n’était pas connue du grand public.

En attendant de poursuivre ma série de billets sur la souffrance au travail, à partir d’expériences professionnelles récentes, je poste ci-après un texte plus ancien, légèrement remanié, qui évoque une de mes toutes premières expériences d’enquête en matière de harcèlement moral, dans un contexte où les inspecteurs du travail qui verbalisaient sur ce thème faisaient figure de précurseurs. Que de chemin parcouru depuis !

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Si on me demande quels sont les dossiers les plus difficiles que j’ai eu à connaître comme inspecteur du travail, je réponds sans hésiter : les affaires de harcèlement. Et un dossier me vient à l’esprit, là, tout de suite, sans effort, quelles que soient mes réticences à me souvenir. Un dossier qui a été pour moi un véritable baptême du feu. Qui m’a placé, plus de six mois durant, aux prises avec un tourbillon de souffrances, de chantage au suicide, et des actes de pression en tous genres. Un dossier qui m’a également conduit à forger, par l’épreuve du feu, mes méthodes d’enquête actuelles, après avoir compris combien sont dérisoires, confrontés à certains types de comportements, les moyens humains et juridiques de l’inspection du travail. Car, l’inspecteur du travail tout puissant que certains se plaisent à dépeindre est, au fond, bien démuni en terme de protection et de moyens d’investigation. Un dossier dont il me restera toujours une trace infime de désabusement et d’amertume, un fond d’esprit critique, une étincelle de colère qui, pour l’instant, me donne encore envie de continuer, de faire d’autres enquêtes, d’essayer d’avancer avec les armes qui sont les miennes.

Mais je m’égare. De tout cela, je ne savais rien en ce jour d’été où trois salariées se sont présentées à ma permanence hebdomadaire. Elles n’auraient en principe jamais dû se retrouver face à moi, car elles travaillent pour un petit employeur qui, s’il n’occupe que onze salariés, n’en fait pas moins partie des notables de la ville. Or, en tant qu’inspecteur, je me consacre prioritairement aux entreprises de plus de 50 salariés. Toutefois, un poste de contrôleur était vacant à l’époque et je recevais aussi des salariés de petites structures.

Elles se sont donc installées à la table ronde où je recevais le public. Comme souvent, l’une d’elles menait la petite délégation. Elle me fait part du conflit qui l’oppose à son employeur. Elle vient de recevoir une lettre d’avertissement évoquant notamment « des écarts de langage » inadmissibles de sa part, mais les relations avec son employeur se seraient dégradées bien avant, notamment depuis son retour de congé maladie. Elle évoque des brimades, des diminutions de commission dues au fait qu’on ne lui donnerait pas les moyens de faire son travail, des vexations et propos déplacés, une main dans les cheveux. L’employeur s’en prendrait successivement à différents salariés (en grande majorité des femmes), en général jusqu’à ce qu’ils craquent. D’ailleurs, quelques mois auparavant, le médecin du travail a rendu, pour un de ses collègues, un avis d’inaptitude avec danger immédiat en cas de maintien au poste de travail.

La deuxième salariée à prendre la parole raconte que le patron n’a pas supporté qu’elle se mette en congé de maternité. A son retour, son bureau a été placé dans le couloir puis elle a été affectée dans une annexe de l’établissement, à une vingtaine de kilomètres. Elle dit avoir subi, en raison de sa grossesse, « un an et demie de disgrâce ». Aujourd’hui, elle n’ose pas lui dire qu’elle est à nouveau enceinte. Quant à la troisième salariée, manifestement en état de choc, elle est dans l’incapacité de s’exprimer. Le mal-être est comme un masque de douleur qui se fixe sur son visage blafard et apeuré. J’essaye de meubler un peu pour lui laisser le temps de reprendre contenance, de la rassurer aussi en lui parlant du secret professionnel. Rien à faire : ses collègues s’expriment donc pour elle. Plus tard, elle sera, elle aussi, déclarée inapte avec danger immédiat en cas de maintien à son poste de travail. Ca fera, en quelques mois, deux inaptitudes décidées en urgence, au cours d’une seule visite, dans une entreprise d’à peine onze salariés !

La règle du secret de la plainte ne me permet d’enquêter que sur demande écrite d’une des plaignantes — on ne peut, en effet, prétendre découvrir des faits de harcèlement moral dans … les documents administratifs ! Après bien des tergiversations, j’obtiens un courrier de la première salariée, la plus déterminée des trois. Lorsque je me rends enfin dans l’entreprise, j’ignore que l’employeur a déjà lancé une procédure de licenciement à son encontre. La lettre de licenciement, longue de plusieurs pages, contiendra la remarque suivante : «  à la suite de notre entretien préalable, et il s’agit sans doute d’une pure coïncidence, nous avons eu (…) un contrôle administratif de l’inspection du travail». Lors dudit contrôle administratif, je relève des mentions équivoques dans les dossiers des salariés qui suggèrent l’existence d’une discrimination, notamment pour celle qui vient d’être maman. J’en fais état dans une première lettre d’observations qui n’a, à ce stade, valeur que de simple avertissement.

Par la suite, dans un contexte que ne peux pas détailler ici, j’entendrai la quasi-totalité des salariés au bureau. J’irai même jusqu’à étendre mes investigations à d’anciens employés. Ces entretiens, parfois très douloureux, s’étalent sur une durée de deux à trois mois qui a été allongée par différents incidents qu’il est préfèrable de passer sous silence. Sans y être préparé, je deviens le dépositaire de la souffrance des salariés. Que faire à part écouter, essayer d’apaiser, orienter vers le médecin du travail ? Rien n’est plus dur dans le métier que ce sentiment d’impuissance.

Pour conclure, sans entrer dans les détails du dossier, je cite en vrac quelques faits et propos rapportés durant l’enquête:

– Une salariée est arrêtée 6 mois durant. Pendant son absence, une photo est affichée sur l’écran de son ordinateur avec un post-it : « RIP – Regrets éternels ».

– « C’est combien ? » demande un client. Il se tourne vers sa collaboratrice, la regarde fixement d’un air suggestif et répond : « Ca dépend de la prestation ! ».

– « On leur appartient », dit une ancienne secrétaire, « et si on veut faire tourner (…) [la boîte], il faut foutre des gens dehors ».

– « Vous êtes baisable par quelqu’un de pas trop regardant » lance-t-il à sa secrétaire.

– Une autre salariée est traitée de  « petit chéri d’amour », « petit cœur chéri d’amour », ou plus affectueux encore …. « d’entrecuisse faisandée ».

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