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Je regrette qu’on ne se soit jamais rencontrés. C’est que, voyez-vous, à force d’entendre parler de vous, j’ai l’impression d’être un peu rentré dans votre intimité. Mais, comme vous n’êtes jamais venu jusqu’à moi, les informations que j’ai accumulées n’ont, en définitive, guère d’utilité.

Il arrive que la mort tombe comme un couperet.

Soudain, la nuit s’abat sur les milliers de projets qui constituent l’enchevêtrement dérisoire d’une existence.

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La veille, il était sorti en discothèque avec des amis.

Personne n’a rien remarqué de particulier: il semblait s’amuser comme d’habitude, malgré une légère pointe de lassitude due à ses 15 jours d’arrêt maladie. De toutes façons, tout le monde savait que Moradj ne se confiait pas facilement. Il avait même un caractère réputé difficile. Alors, aux yeux de son entourage, il était simplement égal à lui-même.

Le lendemain, sa femme découvre le corps ensanglanté de Moradj dans le garage. Il s’est tiré une balle dans la bouche, en laissant un courrier en évidence près de l’entrée.

C’était son dernier jour d’arrêt maladie.

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Le courrier de Moradj me frappe par l’incohérence de sa structure. Les phrases sont sans lien les unes avec les autres. C’est tout sauf un message d’adieu. Plutôt le reflet d’une conscience qui semble s’être effondrée sur elle-même, où tout n’est plus que rancœur et angoisse.

Dans ce courrier, il est essentiellement question de l’entreprise de Moradj. Ce dernier, employé en tant que technicien de maintenance, exerçait un mandat de délégué du personnel et de délégué syndical. A travers son écrit, il évoque les astreintes anormales que lui aurait imposées son employeur. Il dit que la direction voulait se débarrasser de lui en le mutant en région parisienne. Il affirme qu’il était moins bien traité que ses collègues.

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Y-a-t il un lien entre ce suicide et le milieu professionnel ? L’employeur a-t-il involontairement poussé Moradj à se donner la mort ?

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La violence de ce décès me fait forte impression. J’aimerais mettre à jour ce que Moradj n’a pas pu exprimer clairement de son vivant. Si aucun retour en arrière n’est hélas possible, il y a peut-être des enseignements à tirer de ce drame, autant en ce qui concerne les conditions de travail des salariés de l’entreprise concernée que, plus globalement, sur le terrain de la prévention des risques dits psycho-sociaux.

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Les gendarmes procèdent à de nombreuses auditions. Moradj, dont les compétences techniques sont reconnues par tous, est décrit comme un homme ombrageux et caractériel, avec une tendance prononcée à se poser en victime et à chercher le conflit. C’est le genre de collègue que l’on respecte, que l’on va éventuellement solliciter pour un conseil. Pas vraiment quelqu’un que l’on souhaiterait fréquenter en-dehors du travail. De fait, Moradj n’a pas d’ami dans l’entreprise.

De son côté, l’employeur reconnaît avoir évoqué verbalement la possibilité de le muter en région parisienne. Il s’est heurté à un refus et affirme n’être pas allé plus loin. Le dossier ne comporte aucun courrier ou élément permettant d’établir qu’il avait l’intention de passer en force. En ce qui concerne les astreintes, Moradj était logé à la même enseigne que les autres techniciens de maintenance; l’examen de son planning révèle que les durée maximales de travail sont respectées.

En revanche, la grille de rémunération soulève des questions: si Moradj n’était pas, loin s’en faut, le moins bien payé dans l’entreprise, un collègue plus récemment embauché percevait une rémunération supérieure. Par ailleurs, le Directeur reconnaît qu’il lui est arrivé de demander à Moradj de décaler ses heures de délégation, notamment durant la semaine de noël.

A mon sens, cela ne suffit pas à caractériser une infraction pénale. Les heures de délégation litigieuses ont été maintenues, si bien que le délit d’entrave ne peut être regardé comme constitué (le but recherché n’est pas atteint). Dans cette matière, la loi n’incrimine pas la simple tentative. De plus, on a affaire à des faits isolés. Quant aux salaires, une action prud’homale aurait éventuellement été possible — sur la base du principe d’égalité de traitement consacré par la Cour de Cassation —, mais rien ne prouve que les écarts constatés (uniquement vis à vis d’un ou deux collègues) étaient en rapport avec les activités syndicales de Moradj. Enfin, il demeure constant que sa rémunération était supérieure à la moyenne de l’entreprise.

Au mystère de cette mort, s’ajoute donc la frustration de ne pas pouvoir lui donner de traduction juridique. Il y a quelque chose d’oppressant dans cette personnalité qui restera à jamais inaccessible. Dans ce silence brisé seulement par quelques paroles obscures jetées sur une feuille de papier, juste avant le coup de feu.

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J’ai conclu mon rapport au Parquet en ces termes: « Au final, malgré une enquête de gendarmerie très complète, le suicide de [Moradj] demeure inexplicable (…). S’ils n’apportent qu’un éclairage limité sur les raisons profondes de ce suicide, les nombreux procès-verbaux de gendarmerie laissent affleurer ici ou là, à petites touches, un sentiment aigu d’incompréhension et d’isolement qui s’est sans doute d’autant plus facilement traduit en acte qu’il n’a jamais été ouvertement exprimé auprès de quiconque ».

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